Médias et politique

La saillance médiatique à l’ère du numérique

Adrien Cloutier | Université Laval

2026-03-31

Plan

  1. Qui suis-je?
  2. La grande question de ma thèse
  3. Les théories : gatekeeping et agenda-setting
  4. Pourquoi c’est compliqué aujourd’hui
  5. La science politique en 2026

Questions : aucune mauvaise question. Aucune.

Acte 1 : Qui suis-je?

Moi, en 2012

Cégep de Jonquière.

Journalisme.

Je voulais écrire des nouvelles, pas les étudier.

Le chemin

  • 2012-2015 : Cégep de Jonquière, technique Art et technologie des médias, profil journalisme
  • 2015-2018 : Baccalauréat en science politique, Université Laval
  • 2018-2020 : Maîtrise en science politique, UL
  • 2019 : University of Michigan, méthodes quantitatives
  • 2023-2026 : Doctorat en science politique, UL
  • 2027 : Postdoctorat à UCLA, Los Angeles

Mes projets de recherche

  • 📡 Radar+ : collecte automatique de ~20 médias toutes les 10 minutes depuis 2019, analysés par un modèle d’IA
  • 🎮 Datagotchi : 30 questions sur le mode de vie qui produisent une prédiction électorale
  • 🧭 La Boussole électorale : se positionner sur l’échiquier politique en répondant à des questions
  • 📊 Projet Quorum : Expérience de données au Musée de la civilisation, dans l'exposition permanente sur l'histoire du Québec
  • 🎓 EIOM : une école d’été interdisciplinaire que j’ai co-créée (eiom.ca)

Mon approche

Empirique. Quantitative.

Sociale.

Acte 2 : La grande question

À vous!

Hier, comment avez-vous

suivi l’actualité?

TikTok Instagram / Snap YouTube Nouvelles en ligne Bulletin TV Pas du tout

Walter Lippmann, 1922

« Le monde extérieur et les images dans nos têtes. »

Le monde est trop vaste pour être directement perçu par chacun d’entre nous.

On le comprend à travers un pseudo-environnement : une image indirecte, imparfaite, construite principalement grâce aux médias.

Une question simple

Qui décide quelles images

vont dans nos têtes?

L’hypothèse de l’agenda-setting

McCombs & Shaw, 1972

Les médias ne disent pas aux gens quoi penser, mais à quoi penser.

À Chapel Hill (Caroline du Nord), ils mesurent la couverture médiatique de la campagne présidentielle de 1968 et ce que les électeurs considèrent comme prioritaire.

Résultat : corrélation très forte. L’ordre médiatique = l’ordre d’importance pour les citoyens.

Iyengar & Kinder, 1987

News That Matters, 14 expériences en laboratoire

  • Ils manipulent ce que des participants regardent aux nouvelles
  • Résultat : la quantité et la position d’une nouvelle dans un bulletin influence directement ce que les gens considèrent comme important
  • « Les nouvelles qui apparaissent en premier tendent à compter davantage »

En 1987, à l’ère de la télévision de masse, ce résultat est solide.

Le modèle RAS

Zaller, The Nature and Origins of Mass Opinion, 1992

R
Recevoir
On est exposé à des messages politiques, proportionnellement à son attention à l’actualité
A
Accepter
On garde ou rejette ces messages selon ses valeurs et prédispositions préexistantes
S
Sonder
Quand on demande notre opinion, on répond avec ce qui est récemment accessible en mémoire

Si les médias rendent un enjeu saillant, il devient accessible : il influence votre opinion sans que vous le réalisiez.

La vraie question de ma thèse

À l’ère du numérique,

est-ce que ça tient encore?

Acte 3 : Les théories

La saillance médiatique

Chyi & McCombs, 2004 :

L’importance relative d’un objet (un enjeu public, une personne, un événement) par rapport aux autres objets présentés dans les médias.

Ce n’est pas juste « combien de fois on en parle ».

C’est : à la Une ou en page 17? En 2e position ou en 8e? Suivi d’opinion ou mention rapide? Notification mobile ou simple tweet?

Le gatekeeping (théorie 1)

White, 1950 ; Shoemaker & Vos, 2009

Chaque jour, des milliers d’événements se produisent dans le monde.

Les médias en couvrent une infime fraction.

Quelqu’un décide. C’est le gatekeeper, le portier de l’information.

Pendant des décennies : le rédacteur en chef du journal.

À vous!

Qui décide ce qui apparaît

en premier sur votre TikTok?

Le gatekeeping numérique

À l’ère numérique, qui sont les gatekeepers?

  • Les médias traditionnels (toujours présents)
  • Les algorithmes de Facebook, X, TikTok, Google News
  • Les individus : chacun peut partager une actualité et lui donner de la visibilité
  • Les agrégateurs de nouvelles

La sélection est passée d’une logique de pertinence à une logique de popularité : ce qui génère des clics, pas nécessairement ce qui est important (Heinderyckx & Vos, 2016).

Pourquoi certaines nouvelles font la Une?

Les news factors (Galtung & Ruge, 1965 ; Harcup & O’Neill, 2017)

  • Conflit : disputes, guerres, controverses
  • Surprise : l’inattendu, le contraste
  • Mauvaises nouvelles : la mort, la défaite, les crises
  • Célébrité : les puissants et les connus
  • Viralité : le potentiel de partage sur les réseaux sociaux ← nouveau depuis 2017
  • L’agenda du média : ce qui sert les intérêts du propriétaire

L’agenda-setting (théorie 2)

Gatekeeping : les médias sélectionnent

Agenda-setting : cette sélection influence le public

La sphère publique (Habermas, 1962)

Un espace social de discussions, accessible à tous, pour débattre des enjeux d'intérêt public.

C'est là que se forme l'opinion publique dans une démocratie.

Pour Habermas, les médias sont le lien naturel entre les citoyens et cet espace commun.

Mais à l'ère numérique… la sphère publique existe-t-elle encore?

  • Fragmentation des audiences
  • Chambres d'écho, algorithmes de personnalisation
  • Chacun dans sa bulle informationnelle

Acte 4 : Pourquoi c’est compliqué

À vous!

À quelle fréquence regardez-vous

un bulletin de nouvelles à la télé?

Jamais Rarement Parfois Souvent

La fragmentation de l’écosystème

  • 1960s–1990s : 3-4 chaînes de télé, tout le monde regarde la même chose. Agenda commun.
  • 2000s : internet fragmente les audiences
  • 2010s : les réseaux sociaux deviennent la source principale pour beaucoup
  • 2020s : TikTok, Substack, podcasts. Chacun son propre univers informationnel.

En 2021 : 52 % des Canadiens consultent leurs nouvelles principalement en ligne. Pour la première fois, le numérique dépasse la télévision. (Reuters Institute, 2021)

Les réseaux sociaux comme source d’info

Au Québec (CEFRIO, 2018) :

  • 79 % des Québécois ont suivi des nouvelles sur les réseaux sociaux
  • 41 % l’ont fait « souvent »

Problème : les réseaux sociaux ont leur propre logique algorithmique.

Ce qui vous est montré n’est pas ce qui est collectivement important : c’est ce qui vous engage vous.

Chambres d’écho et bulles de filtres

Bulle de filtre (Pariser, 2011 ; Dufresne & Philippette, 2019) : l’algorithme vous montre ce que vous vouliez déjà voir.

  • Vos fils d’actualité sont personnalisés selon vos comportements passés
  • Résultat : deux personnes peuvent avoir des perceptions très différentes de la même réalité politique
  • La capacité du public à débattre d’enjeux collectifs est compromise

À vous!

Avez-vous déjà partagé une info

sans vérifier si elle était vraie?

Fausses nouvelles et bots

Lazer et al., 2018 (Science) ; Vosoughi, Roy & Aral, 2018

  • Les fausses nouvelles se propagent 6x plus vite que les vraies
  • En 2018 : 60 millions de faux comptes sur Facebook, 9 à 15 % des comptes Twitter
  • Les bots manipulent les algorithmes pour amplifier certains contenus

Cela complique le discernement des réels débats sociétaux et propulse à l’avant-plan le sentiment de colère.

La crise du modèle économique

  • Les revenus publicitaires ont migré vers Google et Meta
  • Les journaux réduisent leurs salles de nouvelles, ferment
  • Au Québec et au Canada : vagues de fermetures de journaux locaux depuis 2010
  • Les médias qui survivent adoptent la personnalisation algorithmique pour fidéliser, ce qui aggrave les bulles

Un journal qui ferme = un conseil municipal moins surveillé. La recherche le confirme.

La grande tension

Si chacun consulte

une information différente,

peut-on encore former

une opinion collective?

Acte 5 : La science en 2026

Ce que ma thèse illustre

La science politique en 2026 :

  • Collecter des données massives automatiquement (Radar+ scrape ~20 médias toutes les 10 min depuis 2019)
  • Analyser des millions de textes avec des modèles de langage (LLM)
  • Tester des hypothèses classiques avec des méthodes nouvelles (expérience en labo)
  • Rendre accessible : La Vitrine démocratique traduit ces données pour le grand public

Ma contribution

Dans tout ce contexte compliqué…

Qu'est-ce que je peux faire pour contribuer à ma société et à la démocratie?

Ma thèse crée un outil — une interface — pour les citoyens, les journalistes, les politiciens.

Agréger l'actualité. Recréer une sphère publique commune.

Radar+ Hot 20 — Québec

Radar+ Hot 20 — États-Unis

Radar+ Hot 20 — Canada

Ce que j’aurais aimé qu’on me dise au cégep

Vous n’avez pas à savoir ce que vous voulez faire.

Vous avez juste à rester curieux.

Questions

Aucune mauvaise question.

Adrien Cloutier adrien.cloutier.1@ulaval.ca adriencloutier.com